Bernadette Puijalon : « Il faut échapper à la tyrannie de l’âge »

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Anthropologue et romancière, Bernadette Puijalon est spécialiste de la question du vieillissement. Dans ses ouvrages, elle veut redonner aux personnes âgées leur place dans la société.

Troisième âge, senior, ancien… Les termes pour désigner les personnes âgées sont nombreux mais le mot « vieux » reste encore connoté de manière péjorative et peu utilisé. Pourquoi ?

BP On hésite à dire « vieux » car cela montre que la vieillesse fait peur, qu’elle est rejetée. Le terme a des avantages et des inconvénients. Je trouve qu’il est intéressant quand il est utilisé principalement comme adjectif. Quand on dit « un vieux », c’est limiter l’individu à l’une de ses caractéristiques. C’est aussi une question plus large de vocabulaire puisque, dans le même temps, on multiplie les termes négatifs dans le champ de l’aide sociale. Par exemple, dans le terme Ehpad, qui signifie Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, vous avez trois termes stigmatisants : établissement, personnes âgées et dépendantes. Comment peut-on se sentir chez soi quand on est dans un « établissement d’hébergement » ? Il y a tout un travail à faire sur le vocabulaire qui serait très simple. D’ailleurs, certaines associations commencent à travailler là-dessus.

Du coup, peut-on parler de discrimination envers les personnes âgées ?

BP Il ne faut pas simplifier. Oui, il y a une vision négative de la vieillesse alors que l'on a longtemps lutté pour augmenter l’espérance de vie. « L’agisme » existe mais il faut partager les choses. Dans toutes les cultures, il n’y a pas de lien entre la représentation qu’une société a d’une classe d’âge et le traitement qu’elle lui réserve. En France, les vieux ont culturellement une mauvaise image mais économiquement, on a beaucoup fait pour eux. En Afrique, où pendant longtemps on a eu une image positive de l’avancée en âge, les sociétés n’ont pas les moyens économiques de soutenir leurs vieux. Quand on catégorise une population par l’âge, c’est un mode de stigmatisation. Par exemple, pourquoi les seniors ont le droit à des tarifs réduits dans les transports alors qu’un jeune de 27 ans qui va gagner le Smic n’aura rien ? Le critère d’âge ne peut pas être un bon critère pour attribuer des droits et des devoirs. Mais il est utilisé car il paraît très égalitaire.

HDS Alors qu’avant, la vieillesse inspirait le respect et la sagesse, aujourd’hui, elle est plus perçue comme un fardeau. Quelles sont les causes de ce changement ?

BP Les relations entre les générations sont différentes à cause d’une série de modifications dans l’organisation de la société. Avant, il y avait cohabitation entre les générations, un des enfants gardait le vieux parent chez lui. Il y avait moins de vieux parents et plus de grandes fratries. Aujourd’hui, vous avez moins de descendants pour plus d’ascendants. Comme les gens vivent plus longtemps, vous pouvez avoir un couple de soixante ans qui a encore ses quatre parents, ce qui était inenvisageable au XVIIIe siècle. Vous avez aussi des migrations, qui font que les gens ne vivent pas forcément dans les mêmes lieux.

« Quand on catégorise une population par l’âge, c’est un mode de stigmatisation »

Bernadette Puijalon

HDS Avec la canicule de 2003, y a t-il eu une prise de conscience de la société sur la situation des personnes âgées ?

BP Il y a d’abord eu des discours terrifiants. Les 15 000 morts ont beaucoup culpabilisé la société. La canicule a aussi posé une question intéressante, celle du problème du lien social et du vivre-ensemble. Depuis, beaucoup de communes et de Départements se sont emparés de cet angle et ont été amenés à y réfléchir. Comment aider des vieux en situation de fragilité mais comment ces vieux-là peuvent-ils rendre service en échange ?

HDS Justement, on parle beaucoup des bienfaits de l’intergénérationnel. Que peut apporter aux seniors le contact avec des personnes plus jeunes ?

BP Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous sommes dans une société qui ne sépare plus les sexes mais les âges, ce qui favorise l’émergence de stéréotypes. Si elles sont bien organisées, les actions intergénérationnelles marchent très bien car elles permettent à chacun de s’inscrire dans le temps et dans la chaîne de générations. C’est très structurant sur le plan identitaire pour chacun.

HDS De même, quel rôle peuvent et doivent jouer les aidants familiaux ?

BP Je suis favorable à ce que les familles restent impliquées mais il faut trouver la bonne solution pour être aidé et introduire un tiers. Dans une fratrie, tout le monde n’aide pas de la même manière. La répartition familiale renforce les liens. Autre chose utile, le bon usage des professionnels. Il est important de préserver la relation affective entre parents et enfants. Si la charge matérielle est trop lourde et qu’elle risque de menacer cette relation, je trouve très bien d’avoir recours à des professionnels qui prennent en charge ce que les enfants ne peuvent pas assurer. Et surtout, il faut éviter la culpabilisation, notamment pour le recours à l’institution.

HDS À quel âge devient-on vieux ?

BP Il est très compliqué de répondre à cette question. Est-ce qu’on prend en compte l’âge social, celui de la retraite ? L’âge chronologique ? L’Onu fixe cet âge à 60 ans. Au XVIIIe siècle, on était vieux quand on ne pouvait plus subvenir à ses besoins. Cela me paraît le critère le plus juste sauf qu’il est très fluctuant selon les individus donc on ne peut pas fixer de chiffre. Le meilleur repère est subjectif, quand une personne dit qu’elle se sent vieille.

HDS Y a t-il une différence entre notre âge chronologique, celui qui est inscrit sur notre carte d’identité, et notre âge subjectif, celui que l’on se donne ?

BP En général, on se rajeunit. Plus on vieillit, et plus il y a une différence avec l’âge subjectif. Il peut être de dix à quinze ans à partir de cinquante ou soixante ans. Mais il faut échapper à la tyrannie du chiffre d’âge. C’est un indicateur et non une cause.

HDS Sommes-nous inégaux face au vieillissement ?

BP C’est évident, comme pour tous les autres âges de la vie. Nous avons repéré les différents facteurs qui entrent en jeu. La bonne santé est l’un des piliers du vieillissement mais pour ça, il y a un héritage génétique. On dit aussi qu’il faut avoir un logement adapté, de bonnes ressources, une vie affective riche, un réseau social. Mais quelqu’un qui n’a pas l’un de ces éléments n’est pas forcément condamné à mal vieillir et surtout, il ne faut pas le culpabiliser.

HDS Les personnes âgées ne sont pas seulement un poids et des dépenses pour la société. Qu’apportent-elles en contrepartie ?

BP La génération des baby-boomers a été extrêmement privilégiée : elle n’a connu ni la guerre ni le chômage. Il faut se demander en quoi on peut aider la société en fonction de son âge. Il y a tout ce qui est du registre du « faire » : les personnes âgées ont un rôle de mentor, de guide pour les plus jeunes. On peut aussi être dans le registre du « dire », avec toutes les actions de transmission et de témoignage. C’est la notion de don et de contre-don. Si vous recevez une retraite, il faut continuer à rendre quelque chose à la société. Pour moi c’est un devoir.

Propos recueillis par Mélanie Le Beller

Bernadette Puijalon est anthropologue et romancière spécialiste de la question du vieillissement. Elle est titulaire d'un doctorat d'anthropologie sociale et enseigne à l'Université Paris XII. Elle se concentre dans ses recherches sur la construction culturelle de la vieillesse et ses représentations sociales et le vécu intime du vieillissement.

De 1999 à 2002, elle a présidé le comité Personnes âgées de la Fondation de France.

Dans ses romans, elle s'inspire des témoignage recueillis lors de ses recherches.