Frédérique Savona-Chignier : « Les parcours de vie sont toujours singuliers »

<- revenir à Questions de famille

 

Frédérique Savona-Chignier, ingénieur social spécialisée dans les questions liées au vieillissement, appelle à un débat sur la place des plus de 75 ans dans notre société. 

Qui sont ces « nouveaux vieux » qui inspirent le titre de votre premier ouvrage ?

Depuis les années 1960, nous avons gagné environ quinze ans d’espérance de vie : une nouvelle catégorie de population émerge et les chiffres avancés effraient souvent : à l’horizon 2060, les plus de 75 ans représenteront plus de 16 % de la population. Nous compterons 200 000 centenaires… Les statistiques ne peuvent cependant nous affranchir d’une réflexion réelle. Un individu de 75 ans en 2020 n’aura rien à voir avec une personne du même âge en 1900 ! C’est pourquoi j’ai parlé de nouveaux « vieux ». Quant au terme de vieux… il est encore plus problématique. Le corps vieillit certes mais comment définir la vieillesse ? Les parcours de vie sont toujours singuliers.

Le grand âge devrait-il être considéré comme une étape de la vie à part entière ?

Exactement. Comme l’enfance ou l’adolescence, le grand âge devrait être reconnu comme une période de la vie et non comme un sas, entre vie et mort. C’est sans doute une évidence, mais notre existence demeure régie par des étapes successives, compartimentée en quelque sorte, et les derniers compartiments restent plongés dans une obscurité consentie. Il faut dire que nous n’avons jamais eu, par le passé, de population de plus de 75 ans aussi nombreuse, relativement autonome puisque la dépendance touche moins de 20 % d’entre elles. Le grand âge est aussi un nœud identitaire. Il confronte chacun à la perte de ses repères et de son entourage. Ces personnes se demandent alors : mais que vais-je faire ?

Vous contestez, d’une part l’injonction au « bien vieillir », de l’autre un recours systématique à la notion de dépendance ?

L’idée du bien-vieillir est en effet culpabilisante : bien sûr tout le monde a envie d’être en forme mais cette approche réduit le vieillissement à une performance et concerne davantage les jeunes retraités. Je veux bien faire de l’exercice physique et manger sainement, mais pourquoi et dans quel but ? Dès les années 1970, le médecin et neurobiologiste Henri Laborit parlait de donner aux vieux des raisons de vivre !  Quant à la dépendance, nous sommes tous dépendants les uns des autres, en faire un mot négatif en dit long sur notre rapport aux autres ! Quelqu’un qui perd son autonomie ne perd pas sa capacité à être et à penser. D’autant plus que des outils existent afin de compenser la perte d’autonomie.

Vous dites que notre culture véhicule une approche ambivalente de la vieillesse….

Oui, entre la figure du vieux sage et celle du vieillard terrifiant qui nous renvoie à notre propre mort… À cela s’ajoutent, depuis les années 1960, des politiques qui ont érigé la vieillesse en « problème à gérer ». On se préoccupe du financement des retraites, on prend en charge la perte d’autonomie. C’est indispensable. Mais il nous manque une culture du grand âge, une compréhension de ces personnes, qui devrait, à mon sens, fonder les choix de société.

La démarche de l’association Old’up qui rassemble des personnes du quatrième âge, est, à vos yeux, exemplaire.

J’ai découvert avec cette association un projet inédit dans sa forme et qui incarnait le propos que je commençais à formaliser. Old’up rassemble environ 400 retraités âgés de plus de 75 ans, auxquels elle propose une multitude d’ateliers, d’échanges et d’actions de terrain. Dans cet environnement favorable, les adhérents se défont du poids des représentations figées et dépréciatives pour mieux tisser ce que je nomme le fil de soi : leur identité. Cette association a créé une vraie dynamique collective et montre qu’il est possible d’agir non pas à la place des vieux mais avec eux. Ils demeurent acteurs de leur existence.

Pensez-vous qu’il faille redonner une activité aux personnes âgées ?

Je ne dis pas qu’il faut les remettre au travail, il ne s’agit pas de nier la vieillesse. L’important est d’avoir une valorisation symbolique et de comprendre que, quand on est vieux, on a un « avoir été », un passé, mais qu’on veut aussi « être ». L’écrivain Philip Roth en parle d’ailleurs remarquablement dans La Bête qui meurt. C’est à nous d’imaginer de nouvelles perspectives. On ne peut pas tout demander aux familles qui font déjà beaucoup. Nous aurons besoin de politiques publiques différentielles car il n’y a pas une vieillesse qui ressemble à une autre. L’entourage, la famille, le niveau socioéconomique, jouent sur l’état de santé arrivé au grand âge.

Le numérique peut-il jouer un rôle dans cette remise en mouvement ?

Je reviens, dans mon livre, sur l’expérience menée dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) où des tablettes tactiles ont été distribuées. Les résidents se sont vraiment approprié cet outil : les tablettes, avec leur écran plus grand, leur conviennent mieux qu’un téléphone. C’est un moyen de communiquer avec leurs petits-enfants, qui utilisent presque exclusivement internet, une façon de s’évader, aussi. Cependant le numérique qui aimante littéralement les subventions représente un énorme marché. Il ne doit pas occulter la réflexion : les vieux ne se réduisent pas à une nouvelle catégorie de clients. Une expérience comme celle initiée par l’association Old’up ne doit pas être soluble dans le numérique car elle va bien au-delà !

Vous appelez de toute urgence à un débat de société ? 

Après avoir créé le « troisième âge » dans les années 1970, on ne peut faire, aujourd’hui, l’économie d’une réflexion sur un modèle culturel pour le grand âge. Nous sommes tous concernés car nous allons tous vieillir. Je ne suis pas utopiste : en France, la culture n’est pas celle de l’Afrique par exemple, où les anciens sont profondément respectés et intégrés dans les familles. Mais il reste à inventer des façons d’inclure cette partie de la population. Des gens qui se sentent mieux sont aussi moins malades et basculent moins facilement dans la dépendance. Le bien-vieillir constitue un socle indispensable, mais il faut aller plus loin. Bien vieillir pour quoi faire ? Il me semble important de déconstruire notre approche actuelle du vieillissement et de repenser de façon plus globale les parcours de vie et notre organisation sociale.

Propos recueillis par Pauline Vinatier

Frédérique Savona-Chignier est l'auteur de "Les nouveaux vieux sont arrivés", In Press, 200 pages, 15 €.